DIALOGUE sur l’ÉMERGENCE

jeudi 25 avril 2013

N°28 - DIALOGUES sur l’ÉMERGENCE
Rémy Lestienne - Mélété/Le Pommier - 04/12 - 215 pages - Tout lecteur.

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RÉSUMÉ : Si l’émergence est propriété d’un tout qui est plus que la somme de ses parties, les émergentistes avancent que ce sont bien des principes collectifs qui imposent les lois fondamentales de la physique et non l’inverse comme prétendent les réductionnistes. Quelle est la part prise par ce concept dans les diverses disciplines.

MOTS CLÉ : convergence, extrapolation, environnement, collectif.

L’AUTEUR : Rémy LESTIENNE est physicien et neurobiologiste. Président de l’International Society for the Study of Time (1998/2004). Auteur des fils du temps (CNRS 07), Miroirs et tiroirs de l’âme, le cerveau affectif (CNRS 08).

Le concept d’émergence creuse son puits à l’ombre du réductionnisme, c’est-à-dire sur l’idée que pour comprendre un phénomène il faut évaluer comment on peut le décomposer en ses éléments, chaque fois plus élémentaires et en étudier leurs interactions. L’idée d’émergence perce depuis une centaine d’année avec les biologistes E.Mayer, R.Sperry sur fond de complexité des systèmes au cours de leur évolution. Ce nouveau concept inverse le point de vue de la science : au lieu de faire dépendre les propriétés de l’univers de ses parties (élémentarité), les propriétés de chacune des parties émergeraient de l’univers tout entier. Le tout devant plus que la somme des parties.

A l’image des Dialogues sur les 2 grands systèmes du monde (Galilée/1632), Rémy Lestienne nous proposent d’user de discussions entre personnages pour bricoler sur les nouveaux horizons offerts par le concept d’émergence. Avec de Sagredo (esprit cultivé, ouvert) et Simplicio (défenseur d’idées établies), Salviata (partisane moderniste) sauve la parité dans les discussions où quelques géants croisent leurs lignes d’univers dans de drôles de cônes de lumière.

Première journée avec, en matinée, la recherche de l’équation ultime où le philosophe autrichien Rudolf Carnap plaide pour l’unification des sciences sous la houlette de la physique, seule détentrice d’un langage rigoureux et universel, permettant à toute proposition d’être examinée avec les outils de la logique. Et l’espoir d’expliquer un jour la formation d’une pensée en termes de processus physiques dans les réseaux de neurones ? L’après midi, pour escalader avec Emmy Noether les symétries cachées, associées aux lois de conservations. Les brisures des symétries et les transitions de phase, conduisent au modèle standard des particules. Modèle réductionniste qui est loin d’apporter toutes les réponses à la complexité observée et où le concept de cause n’appartient plus à l’ontologie véritable des choses, sauf d’une manière statistique.

La seconde journée s’ouvre en compagnie de James Maxwell, sur l’émergence et les propriétés collectives, telle la température, indéfinissable pour un seul atome. A l’image de la molécule d’ammoniac, les lois sont la conséquence de l’organisation collective de la matière. Sur les traces d’E.Mach décrivant l’inertie comme l’action de toutes les masses de l’univers, R.Laughlin (Nobel 98) propose des lois de la physique émergeant du monde, et non l’inverse. Des principes collectifs imposent les lois que nous inventons. Des constantes fondamentales définies par des systèmes complexes et étendus, et le rôle essentiel joué par des principes organisateurs où le concept de temps crée la pente.

Troisième journée, avec justement l’émergence dans le temps. Avec Charles Darwin comme accompagnateur, pour qui l’évolution est affaire de hasard et de sélection. La prétendue loi du progrès ou de complexité croissante de la vie, ne serait qu’illusion (S.J.Gould), au regard d’organismes très simples (bactéries, foraminifères) qui dominent la planète, faisant fi des diverses extinctions. Notre tendance à nous passionner pour les organismes complexes, nous fait oublier que seules les formes simples sont stables. C’est bien l’invisible (à notre échelle !) qui domine ! Règles et contraintes orientent temporellement l’évolution des états accessibles des systèmes essentiellement ouverts. Le temps devient facteur essentiel dans l’émergence de caractères nouveaux et le rythme de transformation est bien fonction des conditions environnementales. Ces propriétés émergentes ont-elles un pouvoir causal propre (top-down) apte à leur donner une définition positive, intéressant les processus neurophysiologiques ?

Quatrième journée avec Ilya Prigogine et 2 idées fortes qui conditionnent les systèmes ouverts : la création d’ordre à partir du bruit comme facteur d’organisation, et un complexe qui se nourrit d’erreurs. Le hasard comme intersection de 2 chaînes causales indépendantes. Il réclame lui aussi le tout (P.Valéry) et offre l’occasion aux structures dissipatives d’y faire leur nid, loin de l’équilibre, avec création locale de néguentropie. Temps irréversible et environnement éveillent le débat.

Cinquième journée avec le neurophysiologiste Robert Sperry (Nobel 81) où le cerveau est vu comme échangeur d’informations et créateur analogique de cohérence. Spécificité de la conscience (sensations), non en termes spatio-temporel de décharges nerveuses ou de réactions chimiques, mais par les bifurcations qu’elle impose dans l’enchaînement des états de réseaux neuronaux en charge du cerveau dans son pouvoir de co-ordination. Une conscience comme propriété émergente de l’état global de processus é-changeurs d’informations mais non réductibles à eux, et non comme substance. Un déterminisme émergent du global et exerçant, en retour, son action sur ses composants (top-down).

Universalité du concept d’émergence comme renversement de perspectives : est-ce que ce sont les parlements qui font les lois, ou les lois qui font les parlements ? (R.Laughlin/L’univers élégant). Trois ingrédients pour croquer ce tout, plus que la somme des parties : une vision étagée de la réalité, l’intervention de l’environnement et une évolution sollicitant le temps. Un temps comme propriété émergente ? Comme ingrédient créateur ? Comme dérive d’un état statistique de la gravitation ? (Connes/Rovelli).

*Souhaitons pour conclure, riche descendance à cette intéressante COLLECTION MÉLÉTÉ dirigée par le philosophe Jean-Michel Besnier, sous le patronage de la muse de l’exigence et de la rigueur, et qui fait émerger cette ouverture offerte par la convergence des savoirs. Et si tout ce que j’avais vu m’avait trompé ? (P.Reverdy).

Jacques CAZENOVE - 27/05/12



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