Ces préjugés qui nous encombrent

mardi 22 mai 2012

N°64- CES PRÉJUGÉS QUI NOUS ENCOMBRENT
G.Dowek - Manifeste ! Le Pommier ! - 09/09 - 114 pages- Tout lecteur.

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RÉSUMÉ : Faisant l’hypothèse qu’un certain nombre des préjugés qui nous parasitent sont de création ancienne, l’auteur s’interroge sur la place du travail et de l’écriture dans notre approche de la réalité technique et scientifique.

MOTS CLÉ : dévalorisation, technique, travail, science, écriture.

L’AUTEUR : Gilles DOWEK est professeur à l’Ecole Polytechnique et chercheur à l’INRIA. Grand prix 07 de philosophie de l’Académie pour La métamorphose du calcul .

D’où viennent un certain nombre de ces préjugés qui encombrent nos discours sur la science et la technique ? Dévalorisation du travail sur la technique. Dévalorisation de l’écriture, imposant ceux sur la science. Dévalorisations qui trouvent leur origine dans la description que les historiens donnent des cultures européennes anciennes. Gilles Dowek se lance donc sur les pistes antiques de ces préjugés par delà le discours sur la science et la technique où travail et écriture se trouvent discrédités. Pourquoi pensons-nous tous qu’une œuvre d’art vaut mieux qu’un pneu usagé ? Exemple type d’un préjugé en quête de paternité !

Si l’écriture fut un outil inventé par les commerçants, c’est-à-dire par la fonction productive, il ne faut pas aller plus loin pour comprendre son rejet par les clercs, lui préférant la voie orale comme refuge. La distinction entre art et technique à partir du Moyen Age a permis aux artistes de se positionner au dessus des producteurs penchés sur leur carré de terre. Avec le mythe de l’artiste, c’est le rejet des questions pratiques, de toute forme d’intellectualité ainsi que des nouvelles perspectives offertes par les fenêtres informatiques ouvertes sur leurs œuvres. Prise de commandement, pointant cette volonté d’ascension sociale, et qui à plus à voir avec les jeunes loups, qu’avec les fourmis besogneuses.

Faut-il voir dans le formalisme de la science, par l’écriture de relations du type mathématique, l’origine de la trahison entre le réel sensible et l’abstrait mis en équation ? Le signe écrit figeant l’objet, alors que le signal oral pouvant être modulé à chaque répétition ? Est-ce bien là le cœur des préjugés dans notre domaine des sciences ? Moi je pense ton arbre et le possède à ma façon*. Il est vrai que la science (l’astronomie) pourtant émergente de considérations pratiques, s’est vue dépossédée de toute finalité, au profit d’une connaissance (épistémè) raisonnée très efficace, mais dissociée de toute fonction productive ? Alors, appendice de la technique pour les philosophes, discours coupé de la réalité pour les ingénieurs, ou discours étroitement rationaliste pour les mystiques, parce que l’univers, dans son ensemble, est devenu, dans le cadre d’une cosmologie expérimentale, le sujet de prédilection ? Et ce mépris pour une technique à laquelle chacun doit une forme d’émancipation sur les tâches productives ? Et cette tension diffuse entre science et humanisme qui nous rappelle que le bien être des hommes vaut mieux que celui des espaces vectoriels. Et dans le même élan, cette disqualification de la méthode scientifique formalisée, dans l’étude du comportement humain pour lui substituer une méthode dont on perçoit mal les principes.

Préjugés encore, quand toute transformation par l’homme d’une nature sacralisée, devient forme de pollution ? Préjugés toujours, dans le discours raciste, à l’encontre de la fonction productive. Au commencement était la fable.*

L’auteur montre leur régression aux siècles des lumières mais accable le romantisme qui met l’accent sur l’essence des choses, valorisée par l’expérience (personnelle) artistique, par opposition à leur apparence (collective) décrite par la science. L’arbre semble penser. Il est un être d’ombre(s)*. Extraordinaire adaptabilité, malléabilité, de ces préjugés dont la forme la plus accomplie des ces mutations étant peut-être le fait que la Raison est une forme de totalitarisme. Ou encore que la science réfléchit, mais ne pense pas, nous offrant cette vision du monde qui nous a coupé du monde.

Cette réflexion de nature philosophique sur les préjugés qui nous encombrent, à l’encontre du travail et de l’écriture, marque les limites d’un thème dont l’auteur souhaite que d’autres reprennent les pistes ouvertes, les affinent, les corrigent. On pourrait par exemple s’interroger précisément sur les préjugés propres à la démarche scientifique et qui tournent autour des inférences ** qui agitent sélectivement dans les milliards de connexions dans notre cerveau. Émerge l’idée que notre univers serait compréhensible par la raison, simplement parasitée par les idées religieuses, où les deux piliers de l’évolution, l’influence génétique et celle du milieu extérieur, interagissent capricieusement. N’est-ce pas avec les neurosciences plus qu’avec la philosophie que la toile tisse le piège dans le désordre des mots  ?

Tu rêves sur ce(t) hêtre, d’en savoir beaucoup plus qu’il n’en pourrait savoir lui-même. Et tu deviens toi-même un arbre de paroles*.

Jacques Cazenove

* Paul Valéry. Dialogue de l’arbre.
** Et l’Homme créa les dieux – Pascal Boyer – Folio Essais 414



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