Enstein, s’il vous plait

samedi 28 avril 2012

N°40- EINSTEIN, S’IL VOUS PLAÎT.

Jean Claude Carrière - O. Jacob - 04/05 - 251 pages - Tout lecteur.

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RÉSUMÉ : Visite surprise dans une pièce aux 5 portes pour surprendre des fantômes encore au travail sur une ligne d’univers où le temps semble s’être arrêté.

MOTS CLÉ : Espace, temps, matière, langage, pensée.

L’AUTEUR : Scénariste et écrivain, en conversation avec les découvreurs scientifiques.

Sur le principe du dialogue cher à Galilée, une jeune étudiante, magnétophone en bandoulière, après un court séjour en salle d’attente, vole la vedette à Newton en se faisant recevoir dans l’espace du fantôme d’Einstein toujours préoccupé, obsédé, dans le joie de la pensée, dans le temps arrêté des grains de lumière. Bon ! Les discussions s’engagent autour des idées du grand maître sans trop de grande originalité pour tous ceux qui ont déjà quelques notions de base. « Pour expliquer quelque chose à quelqu’un, il faut que celui-ci ait l’intention et l’envie d’apprendre …et nous devons avant tout établir le bon niveau de discussion » pour n’avoir pas fait le voyage pour rien, l’un comme l’autre. C’est bien là que l’ouvrage impose sa courbure et où « les conversations sur l’invisible » avec Jean Audouze et Michel Cassé (1996), « les entretiens sur la fin des temps » (1998) et les « entretiens sur la multitude des mondes » avec Thibault Damour (2002) en sont la matière-énergie.

On laisse sur le bord de la piste aux étoiles tous ceux qui préfèrent la croyance à la connaissance, esprits craintifs pour qui « savoir c’est se tromper, savoir c’est se perdre,… perdition chronique, accrochés au passé comme à une bouée au gros de la tempête…usant d’autres mots sur ce que nous avons déjà nommé ». Bien. Ensuite on se protéger de la « simplicité apparente… », on se libère le regard de nos habitudes…, « tout regard est un mensonge » qui nous fait « voir petit et penser petit et en ligne droite » ; on change ses perspectives et on pense à l’échelle des phénomènes ; trouver un nouveau langage, de nouveaux outils pour « échapper aux pièges des sens, de la figuration, de la pensée ordinaire », avec pour horizon, la lumière des invariances. « L’évidence est aussi contagieuse que le mensonge ». Pardi ! Mettre la raison devant son propre tribunal, penser autrement devant ce réel fractal qui se chiffonne à toutes les échelles, et où notre savoir consiste à inventer plus que découvrir, obsédé par la compréhension du monde. « La pensée est lente et fragile ».

L’une des portes nous conduit à Newton ; lui qui nous a si bien montré que la Lune tombe sur Terre semble avoir bien du mal à admettre qu’on ne sent plus son poids dans un ascenseur ou un avion en chute libre ? Le temps se serait-il vraiment arrêté pour lui en 1727, alors qu’il autorise Einstein à causer de modèle standard et de super symétries ? Petite visite aussi à Freud, « grand connaisseur des instincts humains », à Bohr qui s’efforce de « ne pas parler plus clairement qu’il ne pense », et si à l’aise dans son brouillard quantique où l’au delà des équations semble si riche de nouveaux horizons. Mais rien sur les réflexions de Mach qui avaient pourtant si bien meublé le terrain des jeunes olympiens juste avant l’année merveilleuse de 1905.

Il faut bien l’avouer, c’est quand Jean Claude Carrière parle en artisan (ou en artiste) de notre patrimoine culturel universel qu’il nous intéresse au plus haut point. Quand il nous dit que la fourmi et l’éléphant ont la même taille à l’échelle de l’univers. Que la mouche, contrairement à nous, sait tout ce qu’elle doit savoir. A l’examen d’une « intelligence immense, plus imaginative, plus complexe » que la nôtre, rien ne distinguerait notre compréhension du monde de celle des fourmis. Parce que « la pensée humaine n’a que la pensée humaine comme référence,… que chaque pensée crée sa propre prison, et s’en évade par ses propres moyens,…, elle n’est juste que pour nous-mêmes, parce c’est la même voix qui pose la question et donne les réponses »,il faut bien en tirer la conclusion que « ce qui est compréhensible, c’est que l’univers est incompréhensible ». Le monde reste notre « brouillon de pensée », et la connaissance que nous en avons exige de sombres lumières encore à décoder, faisant du lointain et de l’ailleurs, de nouveaux « lieux sans endroits », en verts oasis d’universalité. Comment peut-on encore cultiver l’ignorance quand elle est racontée par les poètes ?

Visite malgré tout classique achevée à celui qui ne pouvait « concevoir un individu qui survivrait à sa propre mort physique : laissons aux âmes faibles, par peur ou par égoïsme absurde, chérir de telles pensées [1] ». Mais qu’il est délicat d’arracher encore quelques idées à ce cerveau que l’on sait honteusement con-servé quelque part dans un bocal stérilisé à jamais. Et voilà que l’aiguille des secondes se remet à trotter, le plancher à craquer, les portes à grincer, la raison à s’égarer, les égarés d’avoir raison sans limites. Les visites, qui ne sont que de petits bouts de voyages, ne sont fêtes que pour atteindre les visiteurs qui ne sont que de petits bouts de voyageurs !

Jacques Cazenove



[1]What I believes-1930


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